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Le camp des justes: Le choix de dénoncer

lecture_20120216_120Une œuvre posthume sera toujours délicate à appréhender, l’auteur ne pouvant accueillir le propos du chroniqueur ou commenter la critique. Or, Le camp des justes que les Éditions du Boréal ont fait paraître peu après le décès du journaliste et romancier Gil Courtemanche n’est pas en soi un nouvel ouvrage, les textes qui y figurent ayant déjà été publiés sous forme du billet d’humeur que Courtemanche a longtemps tenu dans l’édition dominicale du Devoir. Une exception de taille: «L’odyssée de Youssef», cet inédit que, dit-on, l’auteur souhaitait voir paraître dans ce recueil bien qu’il s’agisse d’un «fragment inédit» d’un livre qu’il savait ne jamais pouvoir finir.

J’ai un jour écrit que Gil Courtemanche s’était mis à la fiction quand il n’a plus été capable de supporter les États bien-pensants tergiverser devant l’horreur du génocide rwandais, qu’il lui fallait rendre compte de toutes ces horreurs, entre autres l’inaction internationale, dans une dimension qui dépasse l’imaginable, c’est-à-dire la fiction. Or, la chronique d’opinion journalistique comme Courtemanche la pratiquait est aussi un formidable outil d’analyse et de discussion sur la place publique. Ce sont d’ailleurs des journalistes comme lui qui ont donné ses lettres de noblesse à ce genre d’information au cours des dernières décennies du 20e siècle; n’oublions jamais que le billet est aussi une forme intimement liée à la littérature.

Je suis d’avis qu’il faut lire Le camp des justes en commençant par la fin, c’est-à-dire par l’inédit légué par l’écrivain. Pourquoi direz-vous? Simplement parce qu’il résume parfaitement le point de vue de son auteur sur l’injustice du village global que nous habitons tous maintenant. J’ai bien écrit injustice, car on ne peut considérer autrement les inégalités entre les sociétés et les classes de citoyens au cœur de celles-ci.

Être pauvre en Afrique n’a rien à voir avec la pauvreté au coin de ma rue. Notre vie sociale n’a rien à voir avec celle des camps de réfugiés ou ceux d’Haïti depuis le séisme de 2010. Je peux difficilement parler de la situation de la femme ailleurs sur la planète quand je considère qu’il y a dans ma cour tant à faire pour parvenir à la pleine et entière égalité des sexes alors que trop d’entre elles doivent se cacher derrière un voile ou cette prison-burka.

Ce ne sont pas là les mots de Gil Courtemanche, mais ce que j’ai compris de «L’odyssée de Youssef» où il raconte comment un jeune Africain cherche à améliorer le sort de sa famille et de sa communauté en partant vers l’Europe pour y travailler. Les terres d’accueil le refoulent comme un vulgaire usurpateur ou l’arrêtent comme un criminel de droit commun. C’est aussi là une perversion de la mondialisation qui laisse croire à l’égalité entre tous les humains de la planète.

Ces inégalités sont ressenties différemment selon le continent habité. Les chroniques composant Le camp des justes nous le rappellent en relatant divers aspects de notre vie sociopolitique et culturelle. Courtemanche n’a pas la langue de bois et il tient un discours qui éveille les consciences en frappant, chronique après chronique, sur le clou de l’inégalité qui engendre les injustices. C’est là, je crois, la force de sa conviction que la différence, si elle est une richesse collective, est aussi le symbole de l’indigence des humains devant leurs frères et sœurs.

Ultimement, c’est le modèle de société occidentale tel qu’élaboré depuis le 19e siècle que Gil Courtemanche interroge, puisqu’il se veut l’archétype de la planète globale malgré son incompétence à équilibrer la justice sociale.

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