Si le bonheur de vivre en paix a un prix, c’est peut-être celui du sacrifice. Plusieurs ont dû se battre. Première, Deuxième, Corée, Afghanistan. Qui sait? Grâce à eux, peut-être, notre quotidien est-il plus beau…
Route cahoteuse d’un chemin de campagne. Des champs de chaque côtés. Un couloir isolé par les arbres et les hautes herbes. La vieille bagnole que je dirige d’une main insouciante tangue au rythme des cratères. Fenêtre baissée, soleil de plomb, rien à signaler.
Coup d’oeil au rétro, une camionnette s’approche à un train d’enfer. Si je n’accélère pas je l’aurai aux fesses avant même d’y penser. Pression sur la pédale, l’aiguille quitte le 70 pour le 80.
Le gros tout-terrain se rapproche encore, il est vert, vert de guerre. Un véhicule militaire. J’appuie, 90 au compteur.
Il fonce sur moi. Un boulet qui me pourchasse à grandes gorgées de pétrole. Il me traque. La tension commence à grimper. Je suis sa proie.
95, 100, le moteur gronde, le vent souffle fort et la route mutilée n’aide en rien la fuite. On jurerait que des bombardements lui sont passés sur le corps. Les nerfs à vifs, les doigts roulés serrés sur le volant je roule pour survivre.
Si j’avais été réalisateur, j’aurais fait un gros plan sur ma tempe, pour saisir en pleine action la goutte de sueur qui s’apprête à dévaler la pente de mon visage. Je la sens glisser, chatouilleuse, et mourir sur les poils hirsutes de ma barbe négligée.
Le stress monte en flèche.
Un oeil fixé bien droit sur l’horizon et l’autre sur le miroir. Il n’abandonnera pas. Je ne m’en sortirai pas. Sa machine à tuer est plus puissante, il roule plus vite que moi.
Je vois maintenant son visage rivé sur mon pare-choc. Le sien monopolise maintenant toute la surface de mon rétroviseur.
J’ai envie de crier, j’ai envie de pleurer. «JE SUIS CANADIEN, JE SUIS QUÉBÉCOIS!»
Je pense à ma famille, mes amis. Je vois la mort, je n’attend que cela. «Allez-y!»
Pas de coups de feu, pas d’explosion. Rien.
À la radio on discute de Madonna et du prochain match de hockey. Un panneau indique «50 km/h maximum», je lâche tout. Au bout d’une courbe j’aperçois une salle de quille, une petite ville tranquille.
Une affiche dit «Bienvenue à Farnham», une autre indique «Camp militaire».
La guerre a épargné notre chez nous, notre Québec, notre Canada, mais pas tous les Canadiens.
Le 11e jour du 11e mois, ainsi que tous les autres jours de tous les autres mois.
Souvenons-nous.


