La réalité: une usine à fiction

Jean-François
Jean-François Crépeau
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Journal d’un écrivain en pyjama

«Ceci est une chaise», me dit-on en me montrant un accordéon, et moi de répondre: «Je suis noir». Ce jeu se nomme Babel et il a été inventé alors qu’on y construisait une tour si haute qu’on en perdait son langage.

Alors, quand l’écrivain Dany Laferrière hésite, devant le Journal d’un écrivain en pyjama (Mémoire d’encrier, 2013), à dire qu’il s’agit d’un roman ou d’un essai lyrique, je le crois car, si l’auteur ne sait pas libeller son œuvre, comment moi, lecteur, le saurai-je?

L’écrivain est maître des lieux que sont ses livres, et peut ainsi leur donner l’intitulé qui lui plaît. D’ailleurs, c’est ainsi que Michel de Montaigne inventa l’essai au 16e siècle et que, plus près de nous, VLB réinventa les genres en qualifiant ses livres d’essai-poulet, lamentation, oratorio, lecture-fiction, épopée drolatique, romaman, roman-plagiaire, roman-comédie, vaudecampagne, essai hilare, utopium, etc.

Alors, quand Dany Laferrière affirme que je lis un roman qui a un narrateur (l’écrivain), un sujet (l’écriture), et un lecteur (vous et moi): j’en conviens. Je suis d’autant plus d’accord que son approche est moins aride que, parfois, celui de l’essai classique; ainsi, il séduira plus de ces gens qui se découvrent soudainement une envie irrépressible d’écrire qu’ils confondent avec un talent d’auteur. L’écriture thérapeutique? C’est faire payer aux autres les honoraires professionnels qu’on ne peut s’offrir.

Revenons à ce livre où un auteur raconte, en brèves séquences, tous les aspects du processus menant à l’écriture d’une fiction. Déjà, dans cette façon de faire, on reconnaît le caractère littéraire dominant chez Laferrière, c’est-à-dire de raconter par petites touches de phrases, de paragraphes, de chapitres ou de toutes ces divisions formelles du contenu. C’est la spécificité de son style. C’est aussi, selon moi, un trait de plume des Amériques du 21e siècle, loin de l’Europe de Balzac ou de Proust.

Parmi le florilège de remarques, observations, critiques, commentaires et tutti quanti sur les mille et un aspects du travail de l’écrivain, Dany Laferrière s’observe lui-même exerçant ce métier, son premier credo étant le devoir de lire, de lire et encore de lire. Plus un écrivain fréquente ses semblables, plus il accumule un bagage qu’il s’appropriera et dont ses textes profiteront. J’aime bien quand l’auteur de L’énigme du retour écrit qu’il serait bien que ceux dont l’outil de base se résume aux 26 petits signes de l’alphabet et à l’appareil grammatical poussent la curiosité jusqu’à éplucher le dictionnaire, engrangeant ainsi un matériau dont ils auront acquis les plus intimes secrets.

Une autre réflexion que je retiens, c’est de ne pas avoir peur de s’inspirer de tout ce qui nous tombe sur la main au quotidien: d’une marche dans une ville achalandée à une errance dans un boisé désert; d’un souvenir d’enfance dont on ne sait plus bien si nous l’avons vécu ou si on nous l’a si souvent raconté qu’il est devenu nôtre; du passage d’un livre ou d’une séquence de film qui nous ont ennuyés ou émus, etc. Écrire, c’est en quelque sorte butiner dans toutes les alvéoles de la mémoire.

À mon avis, l’ultime conseil que «l’écrivain en pyjama» donne à tout auteur en devenir, c’est de faire simple en éliminant l’accessoire qui, même si les mots pour le décrire ravissent, ne nourrit en rien la trame du récit. Cela nous ramène aux lectures qu’il faut faire en abondance pour faire croître en nous l’émotion des mots. D’ailleurs, tout du Journal d’un écrivain en pyjama exprime l’émotion et la passion qui animent leur auteur qui, on s’en souvient, avait promis cet essai lyrique en forme de roman libre à son neveu qui l’interrogeait sur son métier d’écrivain et l’art de le pratiquer.

Organisations: Laferrière

Lieux géographiques: Amériques

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